Quelque chose de Chloé Desjardins à la Galerie B-312

Galerie B-312, Chloé Desjardins, Quelque chose

J’ai déjà écrit sur Chloé Desjardins dans un autre article à propos de l’exposition collective Objets de tous les désirs présentée cet été à la Galerie SAS, mais en ce moment, c’est en solo qu’elle investit la Galerie B-312. Étant donné que je connais somme toute assez bien son travail depuis son projet de fin d’études au CDEx, j’avais très hâte de découvrir sa nouvelle production et de voir comment tout cela allait s’inscrire dans ce nouveau lieu plus vaste. Parce que les œuvres de Desjardins ont souvent ceci de commun qu’elles questionnent l’espace d’exposition, la mise en scène des œuvres et les conventions muséales. Quelque chose ne fait pas exception à la règle et pousse même la démarche encore plus loin, rendant très claires les intentions de l’artiste.

En entrant dans la galerie, un tapis nous accueille, moulé dans le plâtre (méthode appliquée pour toutes les autres pièces de l’exposition, d’ailleurs). Instinctivement, on aurait envie de s’y essuyer les pieds, de sentir sa mollesse sous nos pas, mais sa transposition à l’état solide rend l’exercice impossible. Ajoutant à cette contrainte, la moquette est aussi posée sur un piédestal, rien de bien haut, mais juste assez pour changer notre perspective sur l’objet usuel, pour nous en distancier. En fait, c’est un peu ça, l’idée derrière les œuvres de Desjardins. Celle-ci copie des objets familiers en les moulant dans le plâtre, leur donnant alors une nouvelle matérialité et changeant du même coup notre regard sur ceux-ci. Dans cet esprit, au centre de la pièce, une grande vitrine de plexiglas suspendue présente des couples de petits objets, notamment des gants de latex et des tasses fêlées. Juste à côté, une série de socles où reposent d’autres moulages joue aussi avec les codes du milieu de l’art. Par exemple, Vitrines gigognes (2012) est une véritable poupée russe de cubes transparents servant habituellement à présenter et à protéger les œuvres, et Vitrine (2012) est la transmutation de ce même genre de cube en version plâtrée, opération lui faisant du même coup perdre toute utilité.

Relief (2012), placée tout au fond de la pièce, près de la grande fenêtre, joue aussi avec l’envie du spectateur, un peu comme le tapis à l’entrée, alors qu’une masse de papier bulle (en plâtre, bien évidemment) est soumise à notre regard. D’emblée, on aurait envie d’appuyer sur les milliers de petits coussins d’air pour les faire éclater, de s’offrir ce petit plaisir coupable, mais là encore, on se bute à la rigidité de l’objet. Posant de nouveau un regard sur la scénographie de l’espace d’exposition et sur la glorification de l’objet d’art, Desjardins présente aussi Piédestal (2012), socle rectangulaire blanc tout ce qu’il y a de plus conventionnel, mais s’étirant presque jusqu’au plafond, rendant encore ici sa fonction caduque et laissant le spectateur médusé. 

Chloé Desjardins pousse donc son expérimentation jusqu’au bout, se rapprochant par moments (que ce soit voulu ou non) de théories liées au minimalisme, notamment Sculpture in the Expanded Field de Rosalind Krauss. Le tout est fait avec beaucoup d’humour et on sent que l’artiste prend un malin plaisir à nous déjouer et à modifier notre façon de percevoir ce qui nous entoure, à transformer le banal en quasi sacré. Si vous ne connaissez pas Desjardins, c’est le moment idéal pour la découvrir, parce que Quelque chose est une exposition aboutie, conséquente et intelligente, en plus d’être esthétiquement très réussie. J’ai bien hâte de voir vers quoi sa production se dirigera dans les prochaines années, mais une chose est certaine, je continuerai de suivre de près son parcours. 

Galerie B-312, espace 403
Chloé Desjardins
Quelque chose
11 octobre au 10 novembre
www.galerieb312.ca


Print pagePDF pageEmail page